Les extraits de cette nouvelle écrite par Karim Madani* sont issus du livre « D’ailleurs et d’ici – L’affirmation d’une France plurielle », publié sous la direction de Marc Cheb Sun (Editeur Philippe Rey, octobre 2014).

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– Yo un négro juif, mais ça veut dire quoi exactement cette merde ?

Le type squatte un hall d’immeuble de la dalle des Olympiades, Paname 13ème. Ézékiel ne sait pas quoi répondre. C’est la première fois qu’il porte sa kippa en public. Le mec est un Noir robuste en bermuda camouflage et T-shirt blanc. Dehors, c’est une fournaise typiquement parisienne, anesthésiante et polluante.

Quelle chaleur pour un mois de juin, soupire un vieux Cambodgien qui tient un gros sac de chez Tang. Ézékiel porte son costume du dimanche. Veste noire et chemise amidonnée. Plus une cravate, parce qu’il se rend au Consistoire de la rue Saint-Georges.

– Yo, un négro juif, ricane le mec au chômage depuis sa première paire de Jordan (c’était il y a très longtemps).

Ce squatteur de hall vend de l’herbe sur la dalle depuis des années. Pas qu’il soit débile ou relevant d’un institut pour gamins attardés, mais il ne sait faire que ça. Fourguer de la beuh, c’est son but dans la vie. Ézékiel, le but de sa vie c’est…

De se barrer en Israël. Aller retrouver la terre de ses ancêtres noirs, la neuvième tribu d’Israël (il y en avait douze en tout). Ézie, c’est sa mère qui lui a annoncé sa judaïté il y a deux ans, un peu comme on annonce un cancer. Il n’avait pas compris tout de suite, mais être noir et juif, c’était plus lourd à porter que le fardeau colonialiste civilisateur de l’homme blanc.

L’autre, Lassana, continue de le vanner sur cette kippa. Elle est noire, en velours, se pose bien sur ses petites nattes tressées. La première fois qu’il va se balader dans le quartier avec la calotte…

– Je dois y aller, mec. J’ai rendez vous au Consistoire.

Lassana s’étrangle de rire.

– C’est quoi ça ?

Fallait-il lui expliquer les subtilités de LA LOI ? David avait pulvérisé Goliath à l’époque ou les «gun fight» n’existaient pas. David, un héros de péplum, le plus authentique avant Maciste.

Ézéchiel salue le gonze et descend l’escalier qui donne sur l’avenue d’Ivry. Son père est mort il y a dix ans dans un accident de la route. Un Falasha qui serait issu de la neuvième tribu d’Israël. Une tribu de braves, de pieux et de valeureux qui avaient connu les exodes, les famines et les guerres mais qui n’avaient jamais baissé les bras.

Aujourd’hui, Ézie espère obtenir son certificat de judaïsme pour demander un visa à l’ambassade d’Israël et faire son Alya (1). Des mois qu’il feuillette les magazines de Rastas sur le chemin de la gloire des tribus d’Israël. Ézéchiel va partir pour la Terre promise. Abandonner le groupe de «abstract hip hop» auquel il appartient. Il ne sait même pas s’il passera son bac. Quand il y a deux ans, sa mère lui a annoncé qu’il était juif, ça lui a fait comme Moïse qui fendait la mer Rouge. Ça a littéralement bouleversé sa vie. Ézéchiel a été élevé par sa mère dans la religion chrétienne, tendance évangéliste. «Tu vois, lui avait dit l’un de ses cousins, le sang de Jésus, c’est un peu comme de la grenadine pour aromatiser ton eau bénite.» Les évangélistes dévoraient des hosties (Sa chair) et buvait le vin (Son sang) dans des calices d’argent. Pour Ézéchiel, ces mecs pratiquaient une forme sophistiquée et hypocrite d’anthropophagie…

L’annonce de sa judaïté l’a donc tiré de toute cette junk food spirituelle et guidé vers le chemin de la neuvième tribu. Il a grandi dans cette cité avec des musulmans, des chrétiens, des bouddhistes, des shintoïstes et des athées. Plutôt cool cette fête de quartier permanente de l’œcuménisme ! Mais plus les années ont passé, plus les gens «durcissaient» leurs positions. Des potes muslims avaient laissé tomber NTM, Nas ou Jay Z pour des cassettes de prêche hargneuses aux titres vraiment flippants : Les tortures de l’au-delà ou Les souffrances de la tombe. Variante : L’enfer dans lequel vous rôtirez éternellement, apprenez à le connaître. Des barbus en colère, pas des hipsters écolos qui enfourchent des vélos à pignons fixes. Les quelques familles juives de la cité, elles, ont déménagé et se sont mises à fond dans le délire Loubavitch, ce qui a dû perturber leurs mômes, nourris à base de graffitis et de Wu Tang Clan.

Ézéchiel monte la rue Saint-Georges, suant dans son costume de premier communiant. Un vigile le fait entrer au Consistoire Abramovich. Il se retrouve dans une salle d’attente avec une demi-douzaine de sémites, déterminés à prouver leur judaïté. Les visages sont graves, austères. Ézéchiel est déjà venu trois fois, mais l’atmosphère du lieu le met toujours aussi mal à l’aise. Les gens le scrutent. Sa judaïté ne saute pas vraiment aux yeux non ? Il aurait voulu leur hurler à la gueule le pedigree de son grand-père, l’épopée de son père en Israël, et les récits épiques des descendants des tribus de la Grande Judée… Mais aucun son ne sort de sa bouche. Il est fatigué. Trois fois qu’il trimballe son dossier et que le vieux Juif orthodoxe lui explique qu’il manque tel ou tel papier. Aujourd’hui, Ézéchiel est venu avec tous ses documents. Les visas et le passeport tamponné de son défunt père. Son certificat de judaïsme soigneusement inséré dans un étui en plastique par Joséphine, sa mère. Ce précieux papier va lui ouvrir les portes de la Terre promise. Dans le bureau, l’homme lui adresse un petit sourire forcé.

– Ça y est, félicitations, vous êtes juif. Mais ça va être dur pour vous d’être juif.

Rire grinçant. Vachement encourageant.

– Vous savez les Juifs ont déjà beaucoup de problèmes avec le chômage, le terrorisme. Ils ne veulent pas que tout le monde débarque là-bas.

Oh il ne serait pas le bienvenu en Israël, d’après la tirade du bonhomme, plus rond de cuir que rabbin… ça sonnait comme les trompettes de Jericho dans une cafeteria gériatrique. Il était juif. Bingo. Enfin, lui savait qu’il l’était, parce qu’il se sentait juif. Et le certificat de judaïsme remis par le vieux professeur de Talmud mettra tout le monde d’accord. Enfin pas tout le monde, comme on le verra plus tard dans cette histoire…

Ézéchiel se sent léger. Il flotte au dessus du bitume. Il passe devant le terrain de basket, fait l’accolade a une bande de potes et marque quatre trois points d’affilée les yeux fermés. Il dribble avec ses souliers vernis. Il est sur le point de marcher sur l’eau.

(…)

My Description

Il sèche le cours d’anglais et traverse la dalle. Florence est juchée sur un banc, en survêt et basket. Une sacrée belle fille, si elle n’avait pas été aussi garçon manqué. Elle est entourée de quatre Noirs à dreadlocks qui fument de la ganja.

– Alors Brother ! Encore un jour placé sous le joug de l’oppresseur blanc, fait-elle en guise de salut.

– Florence, qu’est-ce que tu connais de l’oppression ? T’es blanche.

– Je suis peut être blanche, mais au fond de moi je suis noire.

– Tu changeras jamais, rigole Ézéchiel… L’année dernière, t’étais pas reubeu au fond de toi ?

– Ouais, mais j’ai arrêté à cause du ramadan. C’était trop dur pour moi… Hé c’est quoi cette kippa ?

– Je suis juif.

– Enfin t’es noir de peau et, au fond de toi, tu te sens juif ?

– Nan, je suis juif. Vraiment juif. Intrinsèquement juif…

Les Rastas matent Ézéchiel.

– Tu descends de quelle tribu ? demande l’un d’eux, en tirant sur le calumet de la paix.

– Neuvième.

– La terre de Jah en Judée… Haïlé Sélassié (2) reviendra en Israël mon frère.

Si vous avez déjà traîné avec des Rastas, vous savez qu’ils débitent un sérieux paquet de conneries mystiques à la minute. Mais Ézéchiel comprend à ce moment-là que le retour du Juif noir dans sa terre promise n’est pas une légende.

Florence tire sur son joint.

– Je peux faire un bout de chemin avec toi, Brother ?

– Ouais…

Ils quittent le groupe de Rastas, déambulent dans ce labyrinthe de béton chauffé à blanc par un soleil vengeur.

– Florence, ces mecs ils ont quoi ? 10 ou 15 ans de plus que toi…

– Hé, je ne suis pas venue pour que tu me fasses la morale, Ézie… En plus t’as aucune idée de ce que je suis, ni de ce que je vis…

– T’es pas vraiment noire, t’es pas vraiment blanche, t’es pas vraiment arabe, c’est ça ?

– Toutes les familles blanches se sont barrées de la cité, putain…

– Le métro est à deux pas d’ici nom de Dieu… Tu pouvais choisir tes amis…

– Qu’est-ce que t’en sais, monsieur le Renoi feuj ?

– Au moins je sais qui je suis…

– Ah bon ? T’es plus juif que noir ou plus noir que juif ? Perso, un Noir qui vire juif je trouve ça stupide, tu vas t’attirer deux fois plus de problèmes poto…

– Et une Blanche qui vire Négresse ?

– Je rejoins une communauté moi au moins… Parce que va te pointer à la synagogue tu verras comment tu seras reçu ! Les juifs n’ont pas besoin de toi, mon pote…

– Et tu crois que les Nègres ont besoin de toi ?

Il a grandi avec cette fille. Les deux se disent qu’ils ne peuvent pas se balancer toutes ces vacheries à la gueule.

– Je suis désolée, Ézie…

Il secoue la tête.

– C’est rien.

Il pense au lac de Tibériade (3). Loin de tout ce béton. Il attend avec impatience son rendez-vous à l’ambassade d’Israël pour le dépôt de sa demande d’Alya (1).

(…)

– Hé Florence, et si on se barrait ?

Il a dans la poche de son Chino de quoi se payer deux billets de train, et encore un peu plus. Florence rigole.

– Se barrer où ? On connaît que cette dalle…

Ézie avait vu le documentaire à la télé. Il avait une idée de l’endroit où il voulait aller.

– C’est cool de me proposer de partir avec toi mais je vais nulle part.

Ézie aperçoit au loin la silhouette massive de Lassana. Il se met à courir, prend le métro à la station Porte d’Ivry et s’arrête Gare de l’Est. Il repense aux Olympiades. À sa mère, à Florence. Il a son passeport et son certificat de judaïsme sur lui. Il prend un train Thalys pour Cologne. Arrivé là-bas, il grimpe dans un train de nuit «Jan Kiepura» qui le conduit à Varsovie, avec une correspondance pour Cracovie. Au petit matin, un car bondé de collégiens le ramène à Auschwitz. Ici tout est gris et pâle, même le soleil est en deuil. «Le soleil se cache car il a honte de ce que l’homme a pu faire» a écrit quelqu’un sur un mur, à la bombe aérosol. Son téléphone n’a pas de réseau dans les chemins sinistres de l’ancien camp de concentration. Il montre son certificat de judaïsme à un vieux rescapé des chambres à gaz qui l’embrasse et fond en larmes. Alors qu’il approche d’un groupe de collégiens, il les entend parler français.

– Ça va les gars ?

Un des jeunes lui demande : T’es français ?

Ézie regarde tout autour de lui et une larme coule sur sa joue.

– Ouais, c’est ça que je suis. Je suis français.

Un Français, avec plusieurs identités. Pas schizophrène, attention. Juste comme des pièces d’un puzzle qui finissent pas créer un ensemble homogène.

Une fille lui tend un Kleenex.

– Moi j’ai chialé comme une Madeleine quand je suis arrivée. C’est tellement triste.

– Je suis français, noir et juif…

– Trop cool ! lance la collégienne en sweat shirt à capuche GAP.

– Il est super mignon, lâche une de ses copines…

– Ça va, tu vas pas draguer ici, pouffe l’autre.

Les collégiens disparaissent au bout de l’étroit corridor étouffant.

Ézie essuie ses larmes et se balade dans les mausolées. Il pense qu’il attendra un peu avant de revenir à Paris. Il se trouvera peut-être un boulot à Berlin. Tout le monde dit que Berlin est une ville démente. Sa nouvelle vie de Juif-Noir français parigot expatrié à moitié immigré ou en exil forcé commence ici, dans cette maison de la souffrance. Rien que d’y penser, ça le fait rire. Un touriste le prend pour un dingue. Ou pire pour un Noir antisémite venu faire une quenelle.

Il se reprend et se dit qu’il a le temps de préparer son Alya.

En vérité, le pèlerinage vers la Terre sainte des douze tribus d’Israël commence ici.

Karim Madani*

*Karim Madani est écrivain. Dernier livre paru : « Casher Nostra » (Le Seuil, 2013)

(1) Se dit des Juifs qui émigrent en Israël. Au sens religieux, «Montée» vers la Terre promise.

(2) Les Rastas voient en lui le Messie en raison de son ascendance qui, selon la tradition éthiopienne, remonterait aux rois Salomon et David par la reine de Saba.

(3) Le lac de Tibériade (mer de Kinnereth dans l’Ancien Testament) est situé au nord-est d’Israël et fait l’objet de nombreux pèlerinages.

Pour en savoir plus et commander le livre : www.differentnews.org.

Crédit photo (portrait) : Wentley Nutz pour “D’ailleurs et d’ici”
Crédit photo (symboles religieux) : Dom Garcia / Marko 93